Esthétique du livre d’artiste
Valentine Oncins

Le livre d’artiste est un espace qui s’apparente à une cartographie avec des marques, des signes, des indices qui, par jointure, inventent un lieu-dit. C’est un espace entre texte et image qui se découvre comme une terre, avec le tracé d’une topographie inconnue. (1)

Le non-lieu de l’autre

                                 La singularité d’un livre d’artiste ne tient pas seulement à cette nouvelle coïncidence entre des signes différents mais aussi à ce rendez-vous de créateurs différents. Avec ce passage du deux à une oeuvre, la distance temporelle et créatrice s’efface pour poser leparaître ensemble’.
Le livre d’artiste pose deux questions : comment correspondre, répondre à la présence des signes de l’autre et comment converser, c’est-à-dire créer un mouvement vers une autre création et faire naître ainsi un espace de transformation des signes et de soi « par l’autre » ? (2)
Un livre d’artiste est un lieu de transformation, de modification de l’un à l’autre. Se révèle non pas un effet de greffe, mais un entrecroisement de signes. Allant vers le lieu commun de la création, le livre d’artiste est un voeu de contact, d’unité. Il naît d’une tension singulière de signes qui se rejoignent. C’est-à-dire, l’association libre ne relève pas d’une « œuvre profonde » (3) mais d’un rapprochement latéral.
Il est un entre-deux par la confrontation des auteurs, mais aussi par l’indéfinition de l’objet créé, le processus du montage et la fragmentation des œuvres qui, en effaçant leurs bords, font émaner un nouveau sens, fragile, passager, en suspension.

Lire-Voir

                               Le livre d’artiste peut être un instant de complétude qui souligne l’incomplétude de l’écrit et de l’image. Il prouve que les mots et les images ne se suffisent pas. Il est un questionnement sur la distinction du texte et de l’image, du lire et du voir.
Cette division et cette incomplétude de l’écrit et de l’image sont apparues dès lors qu’ils furent chassés de la sphère du Paradis. L’écriture et l’image sont considérées comme les traces d’une instance divine, d’une manifestation spirituelle, ou, au contraire, elles sont formulées comme les modes de la pensée humaine qui repose sur des structures imageantes et des structures de langage.
Cette sphère du divin, transférée dans la sphère terrestre grâce à l’écriture et à l’image, définit l’icône, russe ou grecque, qui « prolonge » l’invisible.

Le livre d’artiste est l’exploration des nuances de la relation de l’écriture et de l’icône, donc du lire et du voir. Grâce à ces deux verbes, le livre d’artiste se situe entre la perception et la refondation de sens. Ces oppositions, de la convention à l’invention, du social à l’individuel, fondent les critères de convenance de l’écriture et de non convenance de l’image puisqu’elle advient.
D’où des effets de matérialisation et de dématérialisation, de visible et d’invisible dans le livre d’artiste, avec des degrés distincts de subjectivité (est-il un récit, un journal personnel ?) et d’objectivité (est-il un énoncé informatif, démonstratif du concept, de l’idée de l’art ou du contexte ?).

Le dessin, acte de tracement (4)

                               Lorsque le dessin apparaît dans un livre d’artiste, à côté de la typographie textuelle, il semble parler le même langage (lignes, traits) mais il s’en distingue par sa nature de trace. Il est toujours marqué par les définitions du dessin intérieur et du dessin non intérieur. Le premier, appliquant le principe de formes qui naissent de l’accident de taches sur un mur, relève de la théorie du dessin intérieur (L. de Vinci) ; le dessin a ainsi pour origine l’informe du monde qui est capturé par l’imagination ; le dessin est alors interprétation et invention. L’artiste vient transformer le réel et contaminer notre imaginaire.
Ainsi le livre d’artiste, J’ai tué, de B.Cendrars/F. Léger (À la belle édition, Paris, 1918) est composé de six dessins : il explore ce passage entre réalité et transfiguration.
Balzac a illustré cet acte d’imagination du dessinateur, dans son texte, L’interdiction  :
« Sous ce rapport, son crayon est plus savant que son pinceau. Qu’il dessine une chambre nue et qu’il y laisse un balai contre la muraille ; s’il le veut, vous frémirez ; vous croirez que ce balai vient d’être l’instrument d’un crime…
Il ébouriffera le balai comme l’est un homme en colère, il en hérissera les brins comme si c’était vos cheveux frémissants ; il en fera comme un truchement entre la poésie concrète de son imagination et la poésie qui se déploiera dans la vôtre. » (5)

Le second développe la théorie que le dessin est projet, structure spatiale, ce qui présuppose un passage entre décision intellectuelle et conformité du trait. La pensée que le dessin duplique le monde extérieur, induit la théorie de l’imitation. Tel est le cas des autographies dans l’ouvrage d’E.A.Poe/S.Mallarmé/E.Manet, Le Corbeau (Richard Lesclide, Paris, 1875).
Que fait le livre d’artiste quand il confronte les caractères d’écriture aux traits de dessin ? Il défait et refait le sens en confrontant les degrés de conceptualisation, d’adéquation ou bien d’imprévisible du dessin au texte.
On peut percevoir un dessin de livre d’artiste comme la filiation logique au texte (illustration) ou comme une projection, une vision.
Vision, par exemple, dans le cas de la tache d’encre qui est la seule image informelle proposée par F. Picabia pour illustrer le titre de La  Sainte Vierge (vers 1920).


Jeu supérieur

                               Par ses multiples variations entre convenance et advenance, entre reconnaissance et inconnu, un livre d’artiste s’apparente souvent à un jeu, à un mystère.
À propos du jeu commun et supérieur, Novalis évoquait « la Théorie de jeu anticipé » et affirmait que Dieu et la nature avaient des jeux supérieurs. Pour les artistes  et écrivains, créateurs trop humains, le livre d’artiste serait-il leur jeu supérieur ?

 


(1) Pour l’approche historique et catégorielle du livre d’artiste, sont à consulter les ouvrages de :
A. Coron, Le Livre et l’artiste, tendances du livre illustré français, 1967-1976, Bibliothèque nationale, Paris, 1977,
A. Moeglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste, J-M. Place, Bibliothèque nationale de France, Paris,1997,
Y. Peyré, Peinture et poésie : le dialogue par le livre, Gallimard, Paris, 2002.

(2) M. de Certeau, La culture au pluriel, Seuil, Paris, 1993, p.211.

(3) M. Proust, Contre Sainte-Beuve, 1908-1909, éd.Gallimard, Paris, 1954, « La Pléiade », p.221-222.

(4) P. Valéry, Degas, danse, dessin, Gallimard, Paris, 1938, nouvelle édition 1965, p.102.

(5) Honoré de Balzac, L’interdiction, texte écrit en février 1836, La Comédie humaine, éd. Garnier, Paris, 2008, p.467.